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Rencontre avec la « Jungle » de Calais


Deux sœurs, Anne Laurence et Françoise, ont partagé leur « rêve » d’une présence religieuse modeste dans un camp de réfugiés,
pour donner un « signe » de la fraternité que veut vivre la vie religieuse plutôt que pour faire de grandes choses.
Elles sont allées courant avril à Calais en mission « exploratoire » avec Geneviève. Anne-Laurence en donne un écho :

 

Du 15 au 17 avril 2016, nous sommes parties à trois en voiture pour Calais et sa « Jungle » afin de découvrir la réalité de la vie des migrants et voir la possibilité d’un projet apostolique.
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Nous arrivons sans encombre à la petite « Maison Maria Skobtsova » (du nom d’une sainte religieuse orthodoxe russe morte au camp de concentration de Ravensbrück) confiée par le Secours Catholique au frère Johannès et à son association « Catholic Worker » pour accueillir l’une ou l’autre famille de migrants de la « jungle » ayant besoin de repos et de prise de recul, ainsi que quelques bénévoles travaillant sur le camp. La maison Maria Skobtsova est petite et peu fonctionnelle, aménagée avec le strict minimum, mais respire la paix et l’accueil simple.

L’après-midi nous allons en voiture au camp car la « Jungle » est à 4 kms en bordure du littoral. Le dossard du Secours Catholique permet de passer sans problème le barrage de Police, à l’entrée.

calais2Nous sommes maintenant dans un autre monde ! Spectacle étonnant que ce « no man’s land » habité ! Un grillage très haut terminé par des barbelés à lame, paraît-il, sépare le camp de l’autoroute qui longe la côte et où passent des camions… Les dunes disparaissent sous l’amalgame des tentes et abris de fortune, recouverts de plastique bleu ou gris.

calais8La partie du camp, détruite par les bulldozers un mois auparavant, est un immense terrain vague, de terre noirâtre parsemée de détritus, où n’émerge que l’église Orthodoxe érythréenne faite de bric et de broc mais dont la croix se dresse fièrement dans ce paysage désolé. L’intérieur est aménagé avec tapis, reproductions d’icônes et bougies. Nous y prions longuement… En face de l’église vient d’être aménagé un terrain de foot, recouvert de sable tout frais, là où la Préfecture a fait raser les « baraques » : ambivalence et paradoxe de sa politique… ! Non loin de là se trouve l’école des adultes, qui a échappé aussi au massacre : deux ou trois baraques en bois avec des tables et chaises rudimentaires, des livres en anglais et français. Quelques jeunes hommes lisent ou écrivent en présence de deux ou trois bénévoles. Dehors, assis à une table, un Irlandais fait le portrait d’un migrant à l’encre de Chine en bavardant avec les passants ; un groupe de jeunes enseignants anglais visite l’école pour voir comment ils pourraient aider ici.

Un crachin commence à tomber mais laisse indifférents migrants et bénévoles qui déambulent au milieu des flaques d’eau, des ordures, des vieux vêtements ou chaussures dépareillées qui traînent. Une équipe de jeunes lycéens anglais, les « green light », est pourtant occupée à faire la salubrité du camp comme chaque semaine !

calais6Nous arrivons dans le quartier non démoli du camp : les rues et ruelles serpentent entre les baraques en bois, rembourrées de cartons et de plastique, des petites échoppes de commerce de dépannage multiforme, et même quelques restaurants tenus par des Soudanais ou Afghans. Nous mangerons du « chicken chips » dans l’un d’eux.

calais4L’odeur nauséabonde des cabines WC nous saisit… Pourtant, elles sont nettoyées chaque jour mais il y en a 60 pour 4000 personnes ! De même les points d’eau sont peu nombreux et il faut faire la queue.

Le frère Johannès connaît beaucoup de migrants et il est arrêté sans cesse pour des salutations ou demandes diverses. Nous sommes invités par plusieurs soudanais à entrer chez eux prendre le thé ou même manger un plat préparé dans leur cuisine collective. Deux jeunes apportent leurs instruments de musique, jouent et chantent, et tous battent le rythme avec entrain ! Je me crois au Tchad et j’essaie de dire les quelques mots d’arabe local dont je me souviens : un bref dialogue joyeux s’engage ; les yeux pétillent…

calais5Cependant, nous quittons le camp avec le cœur lourd, habitées d’un sentiment de révolte consternée. Tous ces hommes, jeunes pour la majorité, ne sont ici qu’en attente du départ vers l’Angleterre. Les femmes aussi sans doute mais nous ne les avons pas vues ni les enfants, car il y a, pour les familles et les femmes seules avec enfants, une zone de containers chauffés et de lavabos, fermée et contrôlée où nous n’avons pas pu entrer.

calais7L’atmosphère du camp est pesante parce que le non-dit est là, derrière les salutations et la gentillesse des migrants pour ceux qui viennent les visiter : la douleur du passé est trop forte, l’avenir trop incertain… Comment rejoindre cette Angleterre dont on voit les côtes par beau temps alors que les passeurs demandent 5000 euros par personne et que les barrières se dressent toujours plus nombreuses ainsi que les contrôles policiers ? Pourtant, chaque nuit quelques-uns tentent de passer. Il y a ceux qui échouent et reviennent blessés, il y a ceux qui disparaissent et il y a ceux, très rares, qui donnent signe de vie depuis Londres ! Cela maintient l’espoir… Les plus anciens de la « Jungle » sont là depuis 8 mois à un an ; tous les jours des nouveaux arrivent.

On ne peut pas parler du passé ni du futur, reste le présent à vivre et partager… Nous en sommes témoins et nous repartons de Calais avec un seul désir : y retourner

 

« Un seul désir : y retourner… »

calais9Elles y sont retournées ! Françoise pendant tout le mois de juin et Anne-Laurence les 15 premiers jours. Nos deux sœurs ont noué des contacts dynamisants et Françoise, assise avec des Soudanais et des Irakiens sur les bancs d’une des « écoles » de la jungle, a pris des cours d’anglais !

A partir de septembre 2016, le partenariat avec Catholic Worker se concrétisera par l’envoi en mission à Calais de Françoise et aussi d’Anne-Laurence pour de plus courtes périodes. Elles seront présentes sur le camp et participeront à l’accueil dans la Maison Maria Skobtsova. Cette forme de présence souple – ce n’est pas une nouvelle communauté – restera ouverte aux soutiens ou partenariats qui pourront se manifester au fil du temps si l’expérience s’avère heureuse.

 

Province de France-Belgique des soeurs Auxiliatrices des âmes du purgatoire