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CZ2013Aux frontières du système scolaire

Après mon noviciat, j'ai été envoyée dans la communauté de Champs-sur-Marne pour enseigner l'électronique. J'enseigne dans un lycée technologique et professionnel qui regroupe des formations en électricité, électronique, informatique ou conception mécanique et qui regroupe un millier d'élèves de la seconde au BTS (brevet de technicien supérieur).
J'ai des élèves de BTS dans la matière principale de leur formation.

 

LLA1 Ce que j'ai découvert en arrivant en lycée, c'est qu'aujourd'hui, un nombre non négligeable d'étudiants ont simplement poursuivi en études supérieures parce que c'est possible, mais ils ne se sont jamais posé la question de leur projet professionnel et de l'intérêt de ces études. Alors qu'il y a encore quelques années, le BTS était la poursuite d'études logique des bacs technologiques et ne prenait que les meilleurs élèves des bacs professionnels, il est aujourd'hui majoritairement choisi par les bacheliers professionnels, en particulier en banlieue parisienne où l'offre de formation est très développée. Or, le baccalauréat professionnel était fait pour déboucher directement sur un métier et non pour une poursuite d'études, et le niveau demandé en BTS n'est pas en adéquation avec celui des élèves. La majorité de mes étudiants ont fait des études très pratiques sans beaucoup de théorie, et je leur demande de prendre du recul sur ce qu'ils apprennent et d'être capables de raisonner à partir de la théorie pour créer du neuf... L'équation est pour le moins complexe à résoudre et professeur et élèves sont un peu déroutés. En cela, il me semble que je rejoins bien ceux qui sont oubliés, qui sont aux frontières du système scolaire et sans doute beaucoup plus que je ne l'aurais imaginé lorsque j'ai commencé cette mission d'enseignement.

 

Bien sûr, il y a de bons élèves, intéressés, motivés et il ne faut pas les oublier. Mais ceux qui sont en échec sont sans doute davantage ceux qui « ont le plus grand besoin d'une annonce de la Bonne Nouvelle », selon l'expression de nos Constitutions (art. 29), bonne nouvelle de la joie d'apprendre, de comprendre et d'être fier de ce que l'on est capable de créer.


LLA2Voilà bien le grand défi auquel il me semble que je suis confrontée chaque jour : comment rejoindre ces élèves en difficulté ? Comment ne pas rester de mon côté de la classe, au tableau, en les laissant de leur côté ? Comment faire pour que mon propre monde de connaissances au programme, de compétences, de savoirs et de savoir-faire rejoigne leur monde de jeux, de conversations passionnées, d'échecs parfois ? Le cours est un combat permanent pour obtenir le silence, faire ranger les téléphones et mettre les élèves au travail. Il est souvent le lieu de l'échec pour moi qui n'arrive pas à « faire cours » et pour eux qui se laissent décrocher et se démotivent. Mais il est parfois aussi le lieu où un rayon de lumière surgit : lorsque Nacim vient me chercher pour me montrer sur son ordinateur un programme informatique qui fonctionne, et me dit « Regardez, ça marche, je l'ai fait tout seul ! », lorsqu'un exercice est réussi, lorsqu'une bonne note est obtenue contre toute attente. Ils sont déroutants, ces jeunes, capables de s'emporter dans une discussion, au beau milieu du cours, sur le dernier film sorti, et de s'enthousiasmer pour le logiciel utilisé en travaux pratiques lorsqu'ils ont compris comment s'en servir. Leur monde m'est en grande partie inconnu, leurs difficultés aussi, qui ne sont pas que des problèmes de compréhension, mais parfois aussi des situations familiales complexes, la nécessité de travailler pour payer leurs études lorsque le soutien familial fait défaut.Je reste néanmoins persuadée que tous les élèves peuvent réussir, qu'il faut trouver la bonne manière de les accompagner, de leur donner des repères, des cadres les aidant à prendre confiance en eux, à croire eux aussi que cela vaut la peine d'apprendre, de réfléchir. Je travaille avec des collègues qui en sont convaincus, comme moi, et qui ne comptent pas leur énergie pour échanger avec les élèves et chercher comment les aider. J'aime aussi continuer à chercher de nouvelles méthodes pédagogiques, cela rejoint mon premier métier, enseignante-chercheuse. J'ai en moi ce goût de la recherche permanente pour inventer des choses nouvelles, pour tester, expérimenter, comprendre comment et pourquoi les choses fonctionnent ou pas.


Je suis sûre que même si le nom du Christ n'est jamais prononcé, il s'agit bien là d'une annonce de la Bonne Nouvelle, d'accompagner la croissance humaine. Je ne sais si ce que je sème produira quelque chose, je ne sais même pas si je sème vraiment parfois, mais je sais que lorsque la rencontre a lieu, ni eux, ni moi n'y restons indifférents. Nous nous laissons déplacer chacun à notre manière et nous partageons sans le dire quelque chose de l'amour du Christ pour chacun de nous. Et à la fin de l'année, nous avons du mal à nous quitter, nous avons passé de longues heures ensemble et quelque chose d'une fraternité est né dans la difficulté, dans l'effort et dans nos timides réussites.

 

Province de France-Belgique des soeurs Auxiliatrices des âmes du purgatoire