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« Prendre soin » en prison

crispeels myriam
Depuis 2009, 
Myriam est aumônier d’une prison de femmes.
Elle réfléchit à ce que veut dire 
prendre soin en prison...


« Prendre soin », jamais je n’ai pensé en ces termes ma mission d’aumônier de prison. Je dis plutôt : 
« accompagner », « apporter un peu d’aération », « témoigner de la présence aimante de Dieu », « être envoyée par l’Église »…

« Prendre soin », cette expression pourrait même être choquante car : « Ce n’est pas pour rien qu’elles sont en prison ! » ; ou encore : « Ce sont des victimes dont il faut prendre soin ! ».

Et pourtant ! Je laisse cette expression m’habiter. Voici ce qu’elle fait surgir.

 


« 
Aider à vivre »

auxiC2d prison3Je n'imaginais pas ce que cela fait vivre d'être incarcérée ! Le choc de l'arrivée, la rupture avec son environnement : famille, enfants, travail, logement, relations, habitudes... Et la plongée dans un univers d'enfermement : l'entrée dans la cellule, la porte qui se referme, ne pas pouvoir sortir et entrer comme on le désire ; les codes et usages auxquels il faut vite se soumettre.

La vie au jour le jour : les horaires et déplacements rythmés par le règlement ; la perte d’autonomie : il faut demander l’autorisation pour tout et tout demander par écrit ce qui fait problème pour les personnes qui ne parlent pas français ou ne savent pas écrire ! Et attendre, attendre, attendre… La promiscuité et la perte d’intimité : les douches, les cellules « doublées », deux femmes dans 9 m2, WC et lavabo compris, la fouille, le courrier surveillé ; le bruit et la violence : les clés, les portes, la télé à tue-tête, les cris ou coups de pied dans la porte pour se faire entendre, les insultes et menaces entre détenues.

Aider à vivre, c'est déjà aller dire bonjour, passer faire une visite, s'intéresser aux activités, prendre des nouvelles de la famille, de la santé, de la rencontre avec le juge, écouter, soutenir, tenir dans la patience avec chacune. C'est, bien pauvrement, aider à supporter le quotidien. C'est aussi reconnaître avec elles – recevoir d'elles – les gestes de solidarité, de courage, d'avancée sur le plan personnel.

 

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« Se tenir à côté, être avec »

Vivre en détention demande une grande force intérieure. Avec le temps, un certain équilibre de vie se reconstruit mais les périodes de découragement, de lassitude, de colère, de révolte, d'incompréhension sont fréquentes. Surviennent aussi des événements extérieurs douloureux : soucis pour la scolarité d'un enfant, maladie du conjoint ou visites qui s'espacent, parfois jusqu'à la rupture, deuil, suicide en détention.

Comment alors accompagner sinon en se tenant « à côté », « avec », simplement, souvent en ne sachant quoi dire, en accueillant la souffrance, en tenant la main, en balbutiant une parole, ou en confiant tout cela à Dieu ?

Devant le déni de l’acte commis ou l’écrasante culpabilité, quelle parole dire, à quel moment ? Quand la lucidité, la honte et le remord envahissent tout le champ de la conscience, quand, comment parler du pardon, de la dignité de la personne au-delà du mal commis ? Comment rejoindre la patience de Dieu ?

  

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« Offrir un espace de respiration »

C'est le grand apport de l'aumônerie des prisons : gratuité des visites, prise de parole dans les groupes animés par les auxiliaires d'aumônerie, entretiens en cellule, célébrations et temps de prière ouverts à toutes, quelle que soit leur confession. Pouvoir parler et être entendue en tant que sujet, donner son avis ; pouvoir exprimer l'impatience, la tension, la peur qui ne vous lâchent pas. Interroger sur Dieu « qu'on ne sent pas » ; questionner : « Pourquoi Dieu m'abandonne ? » ; demander : « Viens pour une petite prière, je vais passer devant le juge » ; oser dire : « Je désire venir à la messe » et ne pas y aller « parce que j'en veux à Dieu, le juge ne m'a pas libérée ». Venir aux célébrations pour trouver du calme, du silence, vivre l'amitié, prier, vivre sa foi ; c'est trouver un espace de respiration, ouvrir sur la dimension spirituelle, pressentir la présence indéfectible de Dieu dans et au-delà de l'enfermement.

 

auxiC2d prison4« Dénoncer »

C'est un aspect de ma mission qui me travaille en sourdine. Une colère m'habite. La prison crée de la souffrance, entraîne des peines collatérales pour la personne incarcérée comme pour son entourage : famille, perte de travail, de domicile, de réputation, de chances de redémarrer. Elle provoque dépendance et/ou rébellion, perte d'estime de soi et/ou agressivité, méfiance certaine vis-à-vis de la justice et de l'État. Je voudrais crier, dénoncer. À quoi sert la prison ? Certes, les actes commis doivent être sanctionnés. Il en va du respect des personnes victimes, en premier lieu. Il y va aussi des auteurs de délits ou crimes, qui sont responsables. Mais d'autres sanctions, comme les travaux d'intérêt général, le port du bracelet électronique, d'autres formes de peines aménagées, ne favoriseraient-elles pas davantage la réhabilitation de beaucoup ? La prison ne devrait-elle pas être la sanction du dernier recours ?

Question complexe, qui me fait crier intérieurement : non, nous n'acceptons pas que les choses soient ce qu'elles sont en détention ! Comment avancer ? Dans la complexité et l'ambiguïté, être toujours là, c'est penser et dire avec Dieu : « Tu n'es pas réduit à l'acte que tu as commis, tu as aussi du bon en toi. Le mal commis ne s'oublie pas, mais tu peux espérer te reconstruire un avenir. »

 

« Prendre soin ? »

Aider à vivre, se tenir proche, offrir un espace, dénoncer, est-ce prendre soin ? En écrivant ces lignes, je m'aperçois que cette dimension est en filigrane dans mon récit. Comme la tendresse de Dieu, la patience de Dieu, la sollicitude de Dieu, elle est délicatesse, absolue gratuité, présence fidèle, compassion jusque dans le silence. C'est ce qu'il m'est donné de vivre avec les personnes détenues, en solidarité avec bien d'autres acteurs dont les gestes et attention apportent réconfort aux détenues en ce milieu oppressant.

Province de France-Belgique des soeurs Auxiliatrices des âmes du purgatoire