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Régine du Charlat

Charlat Regine

 

 

Pastoralia,

(archidiocèse de Malines-Bruxelles)
n°9, novembre 2007, p. 294-295

 

 

 

 

Régine du Charlat est religieuse auxiliatrice des âmes du Purgatoire. Cette congrégation a été fondée en 1856 par une femme, Eugénie Smet, qui avait le souci de la prière pour les défunts. Mais dès le début, elle les a associés aux vivants dans la « communion des saints », souhaitant « aider à tout bien qu'il soit », « des profondeurs du Purgatoire aux dernières limites de la terre ».
Appuyées sur la spiritualité ignatienne les Auxiliatrices sont, aujourd'hui comme hier, engagées dans des actions multiples, professionnelles ou pastorales.

Dans l'attente des derniers jours

Vivants et morts sous le signe de la Résurrection

 

Unis dans le regard de Dieu

Parler des ‘défunts' nous projette dans un profond paradoxe. La mort nous les a arrachés; ils ne sont plus. Pourtant, par la mémoire, ils nous restent présents. De ce qui est ressenti, l'expérience varie. Certains éprouvent la mort comme une rupture absolue, d'autres gardent le sentiment d‘une intime proximité. On peut relever cependant que toutes les cultures – au moins le plus grand nombre – et toutes les religions font place, d'une manière ou d'une autre, à la relation entre vivants et morts. D'un côté la mort comme rupture radicale, d'un autre la mémoire qui entretient la présence : comment comprendre ce paradoxe ou, plus exactement, le lire à la lumière de l'Evangile, puisque telle est ici l'intelligence à laquelle la foi nous appelle ?

« Je vis une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, de toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7,9). C'est le texte que la liturgie nous livre à la Toussaint. Il ne précise pas s'il s'agit de vivants ou de morts. C'est la foule de ceux que Dieu rassemble et elle est ‘immense', sans mesure, sans frontière, sans date. Nous voici sur la voie: il y a une vision de foi qui unit dans le même regard vivants et morts, d'hier, d'aujourd'hui, de demain : ce que la tradition nomme ‘la communion des saints'. Dans cette vision, oui les défunts nous sont poches. Que nous le ressentions ou non importe peu. La foi nous ouvre au regard de Dieu lui-même sur l'humanité tout entière.

La mort prise au sérieux

Mais la mort ? Serait-elle une illusion qui nous fait croire à la rupture alors que nous sommes dans la présence ? Nous voici de nouveau en plein paradoxe. Il ne serait pas honnête de le balayer d'un revers de la main. Ce serait surtout inhumain. Que serait la vie humaine si elle occultait la mort ? Une façon de l'occulter – il y en a bien d'autres! – serait d'exalter la relation aux défunts en réduisant la mort à une simple mutation du vivant. Non la mort est bien la fin du vivant, sa totale disparition. C'est pourquoi elle est douleur, parfois insurmontable pour les vivants, souvent révolte et scandale. Certes elle peut être consentie comme un accomplissement humain. Il n'est peut-être pas si rare d'avoir le bonheur d'en être témoin, et d'y éprouver la douceur d'une espérance. Il reste qu'il ne serait ni juste ni seulement possible de nier la mort, de quelque façon que ce soit.

La mort humaine de Jésus

« Jésus Christ, lui qui est de condition divine, ne retint pas le rang qui le faisait l'égal de Dieu… en devenant semblable aux homme… il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort » (Ph 2, 6-8).

Là, tout est dit. Plus encore tout se réalise. Jésus assume sans aucun détour, sans faux semblant illusoire, la condition humaine mortelle. Comment pourrait-il en être autrement puisqu'il a épousé totalement notre humanité ? C'est son ‘obéissance', c'est-à-dire, selon l'étymologie du terme, sa capacité d'écoute de la Parole du Père. Et cette écoute le fait aller jusqu'au bout de la condition humaine, jusqu'à la mort. C'est pourquoi il nous est dit de Jésus qu'il nous aima «  jusqu'au bout », c'est-à-dire jusqu'au consentement à la mort. « Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue, l'heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu'à l'extrême » (Jn 13, 1). En lui, la mort n'est pas occultée. Elle est pleinement vécue, dans la douleur mais dans l'acquiescement et l'abandon.

Une mort ressuscitante

Ce ‘jusqu'au bout', ce consentement obéissant qui a conduit Jésus à la mort est aussi celui qui le ressuscite. « C'est pourquoi Dieu l'a élevé » (Ph 2, 9). ‘C'est pourquoi' : le paradoxe devient lumineux. Encore faut-il bien le comprendre et s'en laisser dévoiler le mystère, se laisser entraîner dans la logique qui fait passer Jésus de la mort à la résurrection. Ce n'est pas la mort qui est puissance de résurrection, mais le consentement à la mort. Ce n'est pas non plus une sorte de consentement passif, comme désabusé, c'est l'amour jusqu'au bout d'une vie donnée à ceux et pour ceux qu'il aime. Amour qui va jusqu'à refuser tout recours aux armes de violence utilisés par ceux qui veulent sa mort. Il ne se défend pas. Sur la croix, il va même jusqu'au pardon. Et ce pardon, peut-être dans un dernier consentement à la fragilité humaine, il demande à son Père de le donner pour lui. « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font » (Lc, 23, 34).

« Ressuscitante Passion », écrit Péguy. Parce que cette Passion est une Passion amoureuse, la mort est vaincue. Elle n'est pas niée, elle est même en un sens honorée, mais elle est traversée et vaincue.

Tous en chemin

« Baptisés en Jésus-Christ, c'est en sa mort que nous avons été baptisés, afin que comme Christ est ressuscité des morts… nous menions, nous aussi, une vie nouvelle » (Rm 1-14). Cette première partie du chapitre 6 de l'Epître aux Romains mériterait d'être citée en entier, jusqu'à la dernière phrase : « Vous n'êtes plus sous la loi mais sous la grâce. » Ce que le Christ a vécu, il nous est donné de le vivre avec lui. Il n'est pas davantage question ici de partage entre vivants et morts. La ‘vie nouvelle' est offerte à tous, ‘de toutes nations, tribus, peuples et langues', d'hier, aujourd'hui et demain.

Un autre paradoxe se présente alors : la vie nouvelle est déjà pleinement donnée mais, si en Christ elle est entièrement accomplie, en nous elle est encore à accomplir : chemin à suivre jusqu'au bout, semence qui doit mourir pour germer et porter du fruit, vigne qui doit se laisser émonder… Là encore, aucune distinction entre vivants et morts ce qui, rappelons-le ici, ne se comprend pas comme négation de la mort, à laquelle tout humain reste soumis, mais comme promesse d'une vie ‘neuve', cette vie de résurrection dont la foi déjà nous donne l'intelligence.

La communion des vivants et des morts

Au terme de ce bref parcours qui nous aura simplement placés au cœur de l'Evangile, le paradoxe demeure. La mort reste une inéluctable rupture que rien ne compense et qui nous laisse dans la totale ignorance de ce qu'il y aurait ‘de l'autre côté'. La foi, elle, nous établit dans la participation à la mort et à la Résurrection du Christ qui entraîne avec lui toute l'humanité dont il s'est rendu solidaire. Certains d'entre nous ont déjà passé l'épreuve de la mort. D'autres s'acheminent vers elle. Mais tous, dans la foi, nous nous croyons déjà passés de la mort à une vie ‘nouvelle ' : non pas reproduction mais réellement neuve, de la Nouveauté de l'Evangile. Nous le croyons aussi pour ceux qui ne partagent pas notre foi. Nous le croyons pour tous, vivants et morts. Mais, nous le savons aussi, cette vie nouvelle n'a pas encore trouvé sa pleine réalisation : conversion, ajustement, purification la poursuivent. Le ‘Purgatoire' n'est qu'une façon de désigner cette progression vers l'accomplissement en Dieu. En ce sens il est tout autant d'ici et d'au-delà. Vivants et morts, si radicalement séparés dans leur chair, se retrouvent ‘peuple immense' rassemblé dans l'attente des derniers jours, sous le signe de la Résurrection.

 

Province de France-Belgique des soeurs Auxiliatrices des âmes du purgatoire