Relecture d'une vie à la suite du Christ

France Delcourt (1926 - 2017) a été supérieure générale de 1978 à 1990 : par les responsabilités qui lui furent confiées, elle fut témoin privilégié de l'évolution de la vie religieuse depuis le Concile Vatican II avec la richesse de son ouverture au monde.

Duc in altum… Va au large…Cette parole du Christ m’a toujours beaucoup parlé, me mettant davantage aux frontières de l’Eglise, avec l’attrait pour la mission au loin dans les pays non chrétiens.

Cela m’a invitée à choisir un métier qui me permettrait d’aider les pauvres en santé : soigner les malades en devenant médecin. Dans ma vie professionnelle, jusqu’en 1970, je suis habitée par une double perspective :

-          Être levain dans la pâte en essayant de témoigner de l’amour de Jésus-Christ par ma façon concrète de vivre, d’agir…

-          Ouvrir les yeux sur le monde et ses transformations et y découvrir les signes de la présence du Verbe de Dieu en ceux qui croient et en ceux qui ne croient pas.

A la fin de la deuxième guerre mondiale, découvrant que ma vie a été épargnée, grâce au sacrifice de beaucoup de combattants, je deviens convaincue que ma vie ne m’appartient plus et qu’elle doit être donnée totalement aux autres et à Dieu. Aussi, à la fin de mes études en 1955, j’entre en contact avec l’Institut des Auxiliatrices ; je suis séduite à la fois par l’ouverture universelle de Marie de la Providence – Il n’y a pas de frontières à l’amour – et par la solidité de la spiritualité ignatienne qui la structure : être contemplatives dans l’action…

soeurs Tchad 1959

Être envoyée jeune professe temporaire à la mission nouvellement fondée au Tchad, avec un poste de médecin à la polyclinique de la capitale, m’apparaît comme la confirmation de la route que j’ai parcourue. Maintenant, Dieu intervient clairement dans ma vie par ce corps ecclésial qu’est l’Institut,dont je deviens de plus en plus solidaire.Ce temps de vie au Tchad, de 1959 à 1970, correspond au grand mouvement de l’indépendance des pays colonisés, surtout en Afrique. Je découvre, grâce à beaucoup d’autres, que la véritable aide est de permettre à ces peuples de devenir les acteurs de leur propre développement Que grandissent les cadres africains tant dans la vie civile que dans l’Église… Il faut travailler à se retirer…Carte Tchad 1

C’est aussi durant ce temps que se tient le Concile Vatican II dont les effets les plus spectaculaires, me semble-t-il, ont touché la vie religieuse féminine, à travers les chapitres d’aggiornamento demandés par un de ces décrets. Pour ma part, j’ai la chance de participer au chapitre spécial de 1969. Les Auxiliatrices se libèrent alors de quantité de « coutumes » qui tissaient entre elles une uniformité à travers le monde. Elles laissent déborder l’énorme dynamisme apostolique qui les habite, en essayant de mieux répondre aux besoins d’un monde en pleine évolution. De son côté, l’Église dans son ensemble essaie de mettre en œuvre les étonnants Décrets conciliaires. Quelle merveilleuse expérience que de découvrir le visage d’une Église qui se renouvelle de l’intérieur alors qu’elle m’était apparue comme un corps figé.

Et voilà que le mouvement d’incarnation dans les cultures locales s’accentue dans l’Institut, comme il se fait dans l’Église.
Mais alors, quel choc de se découvrir si différentes, notamment au cours du chapitre de 1975 : nous étions vraiment sorties de l’uniformité. Comment nous reconnaître Auxiliatrices ? Cela a été l’énorme travail de retour aux sources afin de nous découvrir vivant d’un héritage commun ignatien et auxiliatrice. Oui, nous vivions le même charisme sous ses différentes facettes révélées par nos contextes variés. Quel enrichissement mutuel dès lors !

Et c’est le temps où pendant vingt-quatre ans je suis engagée dans des responsabilités de gouvernement dans la vie religieuse, dans et hors de l’Institut : ce qui m’a essentiellement mobilisée a été, avec l’aide d’autres responsables, de contribuer à bâtir la communion dans les différences.

Une autre réalisation qui m’a beaucoup frappée a été la construction de l’Union Européenne. Après trois guerres franco-allemandes en moins de soixante-seize ans, dont les deux dernières à dimension mondiale, j’ai été émerveillée de voir que la réconciliation franco-allemande a été le point de départ de l’union à six puis à neuf etc. Et voilà que, sur la stimulation de la conférence religieuse continentale d’Amérique Latine, est créée l’UCESM, Union des Conférences Européennes de Supérieurs/res Majeurs/res. Les premiers pourparlers se font en 1981 à La Barouillère… J’ai la chance d’y prendre part et d’en suivre les développements jusqu’en 1994. Cela me permet d’expérimenter deux types de « retrouvailles » : 

Sup. Générales 19 janvier 2006 1
 

Les 4 supérieures générales de 1966 à 2013 : Sylvia Condé, Elisabetta Flick, Marie Michaud, France Delcourt (de gauche à droite)

  - Vers 1983, nous nous découvrons être la génération qui a vécu la guerre de 39 - 45. Nous nous regardons mutuellement comme les deux anciens camps adverses. Il a fallu s’apprivoiser et contribuer à bâtir l’union de la vie religieuse occidentale entre nous.

- En 1989, avec la chute du mur de Berlin, ce sont les retrouvailles entre les deux poumons de l’Europe. Grande joie de part et d’autre. Mais la partie orientale, qui n’avait pas vécu Vatican II et dont la foi avait été persécutée, est surprise de voir que dans l’Ouest, pourtant libre de pratiquer, cette foi était affaiblie : le chemin de la communion est long…
Lyon Roseraie6 1

 Depuis 1997, s’ouvre une nouvelle étape de ma vie qui me fait évoquer une parole dite par mon planton de la Polyclinique au Tchad, me considérant comme plutôt lamentable parce que frappée par une jaunisse épidémique : « Maintenant, tu es comme nous. » J’y pense maintenant en devenant une personne âgée : devenir comme celles de plus de soixante-quinze ans, communier à leur état, sans être surprise par tout ce qu’il faut lâcher par la force des choses. Découvrir que ce que je quitte, je n’en étais pas propriétaire. C’était un don de Dieu remis gratuitement entre mes mains. Invitation à rencontrer davantage le Donateur pour le laisser à travers moi aimer ce monde proche et lointain. Ainsi soit-il ?

 

  France Delcourt, debout au centre.

 

Province de France-Belgique des soeurs Auxiliatrices des âmes du purgatoire